Il y a 15 ans, s’en allait Sony Labou Tansi

15 06 2012

Il y a 15 ans, s'en allait Sony Labou Tansi dans Anniversaire SLT-113x150LE 14 juin 1997, les amoureux des belles lettres apprenaient avec tristesse le décès du poète, dramaturge et romancier congolais, Marcel Sony connu sous le nom de plume de Sony Labou Tansi. Je n’ai pas eu le plaisir de rencontrer ce grand homme et pour tout dire, de son vivant, je ne l’avais jamais lu. Jamais. Même avec le recul, je me demande encore pourquoi…

LES-SEPT-89x150 dans AnniversaireAYANT grandi en partie à Ouenzé, arrondissement 5 de Mfoa, dans la rue Franceville, nous avions juste en face de notre maison une famille dont les parents avaient transmis l’amour de la terre à tous les enfants. Ils avaient la passion de l’agriculture et les légumes comme les fleurs ne manquaient jamais chez eux. Je retrouverai d’ailleurs un des fils de cette famille dans un article de l’hebdomadaire Jeune Afrique, où je le découvrirai en chef d’entreprise. Il a en effet crée une affaire de production/vente de fleurs. C’est ce dernier qui m’avait appris un jour qu’ils étaient apparentés au grand auteur. Il me l’avait dit car il avait remarqué depuis longtemps qu’entre les livres et moi, il y avait quelque chose de fusionnel.

LVED-150x150NÉ le 05 juin 1947 à Kimwanza (actuelle RDC), Sony Labou Tansi a exercé le métier d’enseignant d’anglais au collège. Il avait commencé à publier très tôt des poèmes et des pièces de théâtres dans des revues et il avait une certaine assiduité dans les concours de théâtres en Afrique. En 1979, il fait coup double : d’une part, sa pièce Conscience de Tracteur est retenue et il publie au Seuil son fameux roman, La vie et demie. Et je ressens même une certaine honte en écrivant cela car c’est grâce à Ananda Devi que j’ai découvert ce roman, bien qu’à ce moment-là, j’avais déjà lu certains livres du natif de Kimwanza. Elle en avait parlé à la télévision… Quelle honte !

NOIR-ET-BLANC-112x150SONY LABOU TANSI, ce n’était pas qu’une plume et des mots. Il a aussi tâté de la politique, facette assez occultée de sa courte vie. Juste avant la Conférence nationale souveraine de 1991, il rejoint le MCDDI* de Bernard Kolélas (qui sera la deuxième force politique du pays). Il en sera élu député en 1992. L’UPADS se souviendra longtemps de lui car il se montrera très farouche vis-à-vis du pouvoir en place, ne lui faisant aucun quartier. Fidèle à la discipline du parti, il ne s’embarrassera pas (en tout cas publiquement) lorsque le MCDDI fera alliance avec le PCT constituant ainsi la majorité parlementaire (avec d’autres petits partis) face à l’UPDAS et à ses alliés. Il sera même radié, si ma mémoire ne me trompe pas, de la Fonction publique en 1994.

l-etat-150x150SONY LABOU TANSI c’était aussi le théâtre. Il créa et dirigea des années durant la troupe Rocado Zulu Théâtre. Avec cette troupe, il obtiendra le Prix Ibsen en 1988, du nom du dramaturge norvégien Henrik Johan Ibsen (1828-1906). Je me souviens de ces beaux mots de son ami mais néanmoins concurrent, Emmanuel Boundzeki Dongola (romancier et dramaturge aussi), après la mort du cinéaste et écrivain Sembène Ousmane: Cependant cette amitié entre nous, cette « fratrie » comme l’appelait notre aîné Sylvain Bemba, n’empêchait pas une féroce compétition – disons plutôt émulation – entre nous. Nous étions jaloux du succès de l’autre, cette jalousie d’artiste qui cachait en réalité la reconnaissance de la qualité du travail qu’avait fait votre rival. Matondo et moi étions jaloux de Sony pour la force de ses textes, sa capacité à transformer les mots en coups de poing, Sony et Matondo étaient jaloux de Dongala pour les belles mises en scène des textes d’auteurs aussi différents que Yukio Mishima et Jean-Paul Sartre, Dongala et Sony étaient jaloux de Matondo pour les moments de théâtre sublimes à la Artaud qu’il pouvait créer à partir d’une situation banale, mais surtout à cause de sa superbe mise en scène d’un texte que nous croyions impossible à scénariser… « Les bouts de bois de Dieu » de Sembene Ousmane. C’était en 1981. Ah! quand on voit ce qu’est devenu le paysage culturel congolais…

 

L-ANTE-150x150DANS une Afrique dirigée férocement à l’époque, il n’hésita pas, dans ses textes à s’attaquer à cette oppression, alors même que dans un pays comme le Congo, la tristement célèbre Sécurité d’État fliquait tout le monde. C’était vraiment de la littérature engagée, très plaisante à lire, aujourd’hui encore. L’État honteux, L’Anté-Peuple, Les yeux du volcan, Le commencement des douleurs, etc. Son œuvre très riche aura marqué les esprits à tel point qu’elle est étudiée et fait même l’objet d’autres livres, quoi de plus beau comme actes de reconnaissance? Jean-Michel Devésa, Sonia Euzenot-Le Moigne, Jean-Claude Blachère etc. s’y sont mis à leur tour, seul ou collectivement.

images-101x150DEUX semaines après son épouse Pierrette, il la suit dans l’au-delà. Il existe un Cercle culturel Sony Labou Tansi. C’est bien, mais ce n’est pas assez. Dans un pays où l’on peut claquer 10.000.000.000 de XAF pour honorer la mémoire d’un colon (De Brazza), on pourrait, on devrait faire bien mieux que ça pour cet homme qui a toujours vécu au pays, à ses risques et périls, qui a porté haut, très haut, la culture africaine. Cette ingratitude vis-à-vis de nos grands hommes est tout simplement insupportable. Cet homme à l’immense talent, qui a toujours vécu modestement (nombre de témoignages*** vont dans ce sens) Encore une fois, merci pour tout et Paix à son âme.

 

Obambé GAKOSSO, June 2012 ©

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*: MCDDI, UPADS, PCT: partis politiques congolais (Mouvement congolais pour la démocratie et le développement intégral; Union panafricaine pour la démocratie sociale; Parti congolais du travail)

**: Jean-Michel Devésa, Sony Labou Tansi: écrivain de la honte et des rives magiques du Kongo, L’Harmattan; Sonia Euzenot-Le Moigne, La subjectivation du lecteur dans l’œuvre romanesque (Approches littéraires)

***: Outre sa famille biologique dont j’ai parlé au début, j’ai une relation très proche qui a connu cet homme et qui connaît ses enfants. Il m’en a toujours dit le plus grand bien.


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4 réponses à “Il y a 15 ans, s’en allait Sony Labou Tansi”

  1. 15 06 2012
    Liss (22:02:40) :

    C’est vrai que cela fait 15 ans ! Merci de nous le rappeler. Comme toi, je suis touchée d’une manièe particulière lorsque j’entends des auteurs non natifs du Congo rendre un si vibrant hommage à un auteur de chez nous, et Ananda Dévi le fait avec grâce. Mais toi, tu n’es pas de reste en ce qui concerne les hommages : celui-ci est particulièrement beau !

  2. 16 06 2012
    Obambé GAKOSSO (17:00:17) :

    Liss,

    Merci!
    C’était vraiment la moindre des choses que je puisse faire pour cet homme aux talents immenses.

    @+, O.G.

  3. 17 06 2012
    Molekinzela (16:01:55) :

    De Sony Labou Tansi, je me rappellerai de la dernière tranche de sa courte vie, de son engagement politique, pendant que son état de santé déclinait…

    Souhaitant venir en France pour bénéficier de soins appropriés, il avait, comme on le faisait à l’époque, déposé une demande d’autorisation de sortie du territoire;

    Son passeport fut bloqué à la Sécurité d’Etat par les sbires du « Grand Professeur », sous prétexte qu’il était « diplomatique » alors que Mrs Sony labou Tansi n’était pas diplomate….

    Lorsqu’on sait le nombre de passeports de complaisance soi disant « diplomatiques » en circulation à l’époque, on peut s’étonner que la contestation administrative ne s’appliqua qu’à Monsieur Sony.

    Lorsqu’un journaliste de la presse étrangère interrogea le président Lissouba sur les motivations de ce zèle procédurier qui privait le grand écrivain du bénéfice des soins médicaux en France, il usa d’abord de l’argutie de la fameuse pseudo « diplomatie » du passeport, puis, se relâcha en expliquant au journaliste que Sony Labou Tansi lui avait « manqué de respect »…. Il conclut par cette réflexion cynique: « Les cimetières sont peuplés des gens célèbres… vous savez ? …. »

    j’ignore quelle fut la position du président Lissouba, à la mort de celui qu’il avait cyniquement abandonné à son propre sort…
    Sans doute a-t-il versé des larmes de crocodile comme un certain nombre de détracteur de l’écrivain…

    J’apprends également maintenant que le grand écrivain avait été licencié de la fonction publique… cela ne m’étonne guère.

  4. 18 06 2012
    Obambé GAKOSSO (22:58:52) :

    Ndeko na ngaï,

    Un des livres les plus intéressants que j’ai pu lire sur les 5 années de pouvoir du président-professeur » est signé du journaliste Joseph Bitala Bitemo. Il était tellement bien placé pour écrire ce livre qu’il fit partie de la presse présidentielle. Comme d’autres dans ce pays, avec les changements de régime, il sera victime du tribalisme. Je me souviens de cette scène où on lui demande expressément de descendre de l’avion présidentielle car il n’était pas du bon coin du Congo. Bien qu’il ait bénéficié des voix venues de tous les coins et autres recoins du pays, Lissouba a oublié qu’il était le président de tous les Congolais. Au lieu de travailler au bien-être de ses concitoyens, mission exaltante qui prend un temps énorme, il s’est mis à se préoccuper de détails indignes de sa fonction.
    J’avais entendu parler de cet échec de l’évacuation sanitaire du pauvre écrivain et député.
    Lissouba, tel qu’en lui-même : constant jusqu’au bout. Dommage que la maladie l’empêche de revenir vers nous. Nous aurions tellement de choses à se dire, lui, et nous tous qui avions voté pour lui et même ceux qui n’avaient pas voté pour lui.

    @+, O.G.

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