« La diagonalisation culturelle » de l’économiste Louis Bakabadio, par Letsaa la Kosso

17 05 2010

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CELLES ET CEUX QUI ONT MIS LES pieds (et le reste) à la fac des sciences éonomiques (sces éco) de la seule université publique que compte le Congo l’ont forcément vu un jour ou entendu parler de lui, Louis Bakabadio. Même moi qui n’ai jamais étudié en sces éco, son nom m’était parvenu plusieurs fois. Il faut dire que les enseignants de cette université, tout le monde les connaît, tant ils sont si peu nombreux et que les autorités rechignent à recruter. Il n’y a pas si longtemps, il avait eu le courage de descendre dans l’arène de CP pour croiser la plume avec ses compatriotes congolais. C’est d’autant plus méritoire de sa part qu’il utilisait son patronyme officiel face alors qu’en face le masque était de rigueur. Et ce n’est pas peu de dire qu’il en a pris des coups. L’internaute Letsaa la Kosso nous fait découvrir (en tout cas pour moi) un ouvrage* qui à 1e vue est intéressant, écrit par cet économiste au titre il est vrai qui pourrait en rebuter plus d’un. S’arrêter au titre peut faire rater des perles, des rubis et autres colliers magnifiques, faits de nos plus beaux coquillages. Le royaume Kôngo, nous l’avons un peu étudié au primaire. Mais comme je le dis souvent, en sortant du collège, j’en savais plus sur la Révolution française que sur l’histoire de mes aïeux. L’occasion est belle avec ce livre de combler certains trous, même si je sais que par d’autres lectures, j’ai eu le temps d’essayer de rattraper ces « retards ». Bonne lecture!

Obambé GAKOSSO, May 2010©

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SON LIVRE S’INTITULE « Leçons d’économie politique dans la poésie parabolique kôngo » ! Rien que ça ! Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?  Ecrire n’est-il pas un acte de communication ? Communication et partage avec le lecteur, avec le public ! Or, le livre de Louis Bakabadio brille par son hermétisme. On pourrait penser à un refus de communiquer alors que le livre porte précisément sur les outils traditionnels d’éducation, de rhétorique et de communication : les fables, proverbes et maximes de l’espace culturel kôngo.  Que nenni : l’auteur a fait le choix de cette approche du « fermé » parce que selon lui « la pensée intellectuelle traditionnelle africaine est restée dans l’ordre de l’hermétisme ; elle est un standard pour le seuls initiés ». 

DEJA LE TITRE DU LIVRE POUSSE le plus curieux des lecteurs à s’exclamer comme les Ivoiriens ou les Camerounais : « Pô, pô, pô, mais c’est quoi ça ? » ou encore « C’est quoi même ça ? ». Pas étonnant donc que le livre soit légué dans les coins sombres des librairies, là où personne n’irait le chercheur sauf à avoir une passion pour ses compatriotes acteurs de l’écrit. 

MAIS QU’ON NE S’Y TROMPE PAS ! Que le titre n’arrête pas l’élan de curiosité du lecteur qui, en fin de compte, sera comblé. Car ce livre est une véritable mine de savoirs, de ces savoirs qui, selon les mots de l’auteur, font partie du patrimoine traditionnel des « civilisations de l’oralité ». 

DANS L’INTRODUCTION, L’ECONOMISTE jette les cartes et nous apprend que le royaume du Kôngo connaissait « quatre unités monétaires : a) le zimbu, sorte de coquillage provenant de l’île de Luwànda ; b) le lubongo , petit carré de raphia d’environ 15 cm qui était une sorte de papier monnaie ; c) le ntaku, fil de laiton d’environ 15 cm et le n’sanga, perle donnée ou reçue en échange marchand. On y apprend aussi que, contrairement à la perception moderne qui voit dans le marché un des lieux de débauche (vols, disputes, pièges aux ennemis et rivaux, saletés, etc) dans le royaume du Kongo, le marché était « lieu de paix » et « lieu de refuge et d’asile ». LE N’SANGA, PERLE UTILISEE dans les échanges de marché renvoie à un autre terme « le n’sanda », « symbole de l’unité et de la fraternité, mais aussi garant de l’inviolabilité des dépôts des secrets mutuels dans le royaume ».  D’où le proverbe (oh pardon, la poèsie parabolique) qui dit : «  n’sand’a Kôngo, musotuka lukaya, ka musotuka diambu kô » qui voudrait dire que « du n’sanda du Kôngo ne tombent que des feuilles, mais jamais un membre ou un secret ». 

CETTE TRANSITION OU CETTE ABSENCE de transition entre le marché, lieu public par excellence et le secret qui se définit par lui-même, sont de l’ordre de l’hermétisme qui caractérise le livre et son auteur. 

QUE LES LECTEURS qui ne se réclament de la « pensée intellectuelle Traditionnelle », se contentent donc des proverbes que voici : 

-         « gata ka di tungulu mu nsunga dia ko » , traduction : « ce n’est pas pour festoyer qu’on est chef du village ! » Ben voyons ! Certainement pas ! Même que l’on dit sous d’autres cieux que « le chef ne voit jamais le diable ».  -         « wedi mputu, mvuama wa m’lubula, wedi mvuama, mputu wa m’yelesa », traduction : «  le riche est un exemple pour le pauvre, et le pauvre est un avertissement pour le riche » ! Avis aux riches ! -        

« wagonda ngumbi, kolela kinoko », traduction : qui veut attraper la perdrix accepte d’être mouillé par la rosée. 

MAIS, LA BEAUTE DE CERTAINS proverbes sélectionnés et traduits ou interprétés par l’auteur est atténuée par la volonté de l’auteur à vouloir absolument prouver l’évidence. Il en est ainsi de ces deux proverbes qui, selon l’auteur seraient les expressions de « la philosophie de l’usage-échange » en vigueur dans la tradition Kôngo : «   dia kia ndiku, vutula » qu’il traduit par « le don venant d’un ami exige un don en retour » ou encore «  nsusu ba ngeni, ndidi yo, ni yo me bene kua nsidi dia » , traduction « manger le poulet reçu en don, c’est manger le sien propre ».  Et l’auteur de se lancer dans l’explication suivante de la philosophie de l’usage-échange : « Veux-tu manger avec moi ? Je n’ai qu’un tubercule de manioc ! Et toi, qu’as-tu ? L’autre répondait : j’ai un silure ! Un rat de champ ! Des grillons ! Mangeons ! Et l’on mangeait ! On mangeait comme des frères » ! Des frères dont la devise serait « m’soma wa lungu mu bunsompi » (on ne prête rien à qui n’a rien). 

DRÔLE DE FRATERNITE QUI NE SE manifesterait qui ne se manifesterait qu’avec celui qui a , celui qui possède ! Fraternité dont le corollaire serait « cette solidarité par l’échange dont le postulat serait « lambudi koko, mboko didi …. Maxime (qui) peut se traduire ainsi : tu tends ta main en donnant un bien à autrui et tu manges en recevant un autre bien ; ou si tu tends ta main, je tends également la mienne, si tu retires ta main, si tu n’apportes rien, moi également je retire la mienne, je n’apporte rien non plus ». On est donc très loin de la philosophie chrétienne du Bon Samaritain ! 

ENTTRE LA POESIE PARABOLIQUE, l’économique politique, l’hermétisme intellectuel de l’auteur pourtant Professeur donc, à la fois communicateur et transmetteur, je me suis  très vite sentie éparpillée sans qu’il me soit donnée la moindre possibilité de me réclamer une parenté avec un roi dont le devoir serait de « rassembler ce qui est épars » comme l’exigerait de lui « l’essence de l’économie politique de la tradition Kôngo ». 

IL FAUT ETRE UN ECONOMISTE pour chercher à établir absolument un lien entre  « le corps humain ou d’un récipient comme unité de mesure, en Occident avant la révolution de 1789 comme en Orient » et « le récit de la construction du temple du roi Salomon » à moins de substituer « les mille cors de froment » dont parle le livre des Rois dans la Bible au « Lutaambi (pied) » ou « Vwaata  brasse ou mesure de longueur des deux bras tendus ».   

J’AVOUE QU’A L’ECOLE j’ai toujours été nulle en calcul mental, en mathématiques anciennes ou modernes, en algèbre et plus tard en économie, aussi m’a-t-il été particulièrement difficile à l’invite de l’auteur « d’esquisser une diagonalisation culturelle, pour tendre vers l’universel, pour dégager « à travers les centres de conservation du patrimoine traditionnel de la société congolaise que sont le lemba, le tchikumbi, le twere et le n’zobi … des valeurs philosophiques et des catégoriques de savoir autonomes, enrichies et fécondées par les rapports de la science et de la culture universelles » ! 

JE REGRETTE AUJOURD’HUI de n’avoir jamais été sportive, ce qui est fait de moi une handicapée de taille lorsqu’il faut faire le grand écart qui « peut utilement contribuer à cette satisfaction de l’esprit ». 

AUSSI, JE NE PEUX QUE vivement recommander aux Congolais sportifs et non sportifs de se procurer le livre de Louis Bakabadio et de lire de la première à la dernière page, afin de découvrir la richesse de notre « société congolaise, avec ses mbonghi, ses olebe et ses muandze » dans lesquels « nos anciens dans leurs divers royaumes, chefferies et villages, ont été des bâtisseurs de civilisation et des maîtres de récréations philosophique et scientifique .» 

CAR APRES, TOUT : « Il n’y a donc pas de raison que nous ne leur emboîtions le pas » ! 

Letsaa la Kosso, May 2010©

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*: Leçons d’économie politique dans la poésie parabolique kôngo, Louis Bakabadio, L’Harmattan, novembre 2003, 78 pages, 09€02


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50 réponses à “« La diagonalisation culturelle » de l’économiste Louis Bakabadio, par Letsaa la Kosso”

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  1. 13 06 2010
    Obambé GAKOSSO (15:13:42) :

    Depuis quelques années je n’achète plus les kwanga chez les Chinois, depuis que j’ai appris par quelques très proches que certains d’entre eux sortent les kwanga quand ils commencent a avoir des moisissures, les lavent et les remballent.
    Beurk!
    @+, O.G.

    @

  2. 13 06 2010
    Letsaa la Kosso (19:46:45) :

    @ K.N. & Bambi L’Iguane

    Une inquiétude m’habite depuis que j’ai vu sur Youtube une vidéo montrant un groupe de jeunes chinois jouer du sabakh (tam-tam) et danser du mbalakh sénégalais avec autant de dextérité que les danseuses de Youssou N’dour, d’Omar Penne et de Baba Maal réunies. J’ai peur que lorsque les chinois se mettront à la fabrication des mingwélés, ils ne détrônent carrément les femmes de chez nous: d’où l’urgence de réaliser ce projet d’école-musée du mungwélé.
    Bien le salut.

  3. 13 06 2010
    K.N. (21:21:26) :

    Letsaa la Kosso,

    Il le ferons si ce n’est déjà le cas. Le congolais est incapable de résister au manioc et les chinois le savent déjà. Nous achèterons des mingwélés faits par eux à notre nez et à notre barbe. Le pire est que personne ne se demandera comment nous en serons arrivés là.

    @Obambé,
    Quelle horreur! Je suis bien contente de plus acheter de manioc.

    K.N.

  4. 13 06 2010
    Obambé GAKOSSO (21:28:35) :

    @ LLK,

    Puisqu’on est dans les vidéos, il y en a une que j’ai vue à la TV il y a moins de 3 mois où, un leader politique chinois (a priori) criait devant une foule de milliers de personnes à peu près ceci: Allez dans le monde entier, vous devez conquérir le monde entier! Pour la Chine (…)

    Aucun Africain ne pourra dire qu’il ne savait pas. Il ne tient qu’à nous.

    @ K.N,

    Mu ké katula kima vê na mambu yina ngué mé zonza (Je ne retirerai rien de tout ce que tu as dit).
    Maniocs des Chinois? Fini depuis longueur, terminato!

    @+, O.G.

  5. 13 06 2010
    Molekinzela (21:56:20) :

    Letsaa la Kosso

    ravi d’entendre parler de Mr Gilbert, ce prof de maths, pédagogue hors paire que j’ai eu également en terminale au Lycée Central.
    Grace à lui j’ai pu avoir ma moyenne dans cette discipline au bac.
    J’avais indirectement eu de ses nouvelles il y a une quinzaine d’année. J’avais appris par un ami Haïtien qu’il était rentré chez lui.
    Vu son âge avancé, il doit être décédé maintenant.
    Je sais que l’un de ses fils, qui a fait médecine à Cuba travaillerait au CHU de Brazza.
    S’il y a un seul enseignant qui a pu marquer mon existence d’élève, c’est bien celui là.
    On racontait que sa vraie spécialité universitaire était la philosophie.

  6. 14 06 2010
    Letsaa La Kosso (11:37:25) :

    @ Molekizela,
    Pour « celui qui passe son chemin » tu sais faire de bonnes haltes et revenir en arrière mon frère!
    En effet Mr Gilbert est décédé quelque temps après son « retour au pays natal ». Il était mathématicien ET philosophe (eh oui l’un n’allait pas sans l’autre à cette époqueè là). Il a légué sa passion pour les maths à un de ses fils et la passion pour la philo à son neveu et ami Roody Edme, celui-là même qui nous a rendu visite sur cet espace, il y a peu!
    Voilà un homme à qui il serait vain de dire « qu’il repose en paix » vu qu’il ne se passe pas un jour sans que son nom soit prononcé « Ailleurs et Ici ».
    Bien le salut!

  7. 14 06 2010
    Molekinzela (21:28:56) :

    Letsaa La Kosso,

    S’agissant de Monsieur Gilbert, ce Grand Monsieur, j’étais dans la même classe en terminale que l’un de ses fils. je pense que c’était le fils aîné mais je n’en suis plus si sûr. On l’appelait « jeannot » je crois…. Littéraire comme moi, il n’était pas du tout doué pour les maths.
    C’est son frère cadet (l’actuel médecin) qui avait passé le bac par anticipation alors qu’il était en classe de première.
    Il y avait aussi un troisième garçon plus jeune.
    j’ignorais que Monsieur Gilbert avait également des neveux à Brazza.
    Tout le lycée nous enviait d’avoir le prof le plus pédagogue de son époque.
    Souvent, avant d’aborder une nouvelle notion, il nous faisait un bref rappel historique de celle-ci et du coup, les fonctions abstraites de type gof avait un sens pour des tocards comme nous.

  8. 14 06 2010
    Letsaa la Kosso (21:57:11) :

    Bonsoir Frangin Moléki,
    Relis bien ce que j’ai écrit, s’il te plaît! Il ne s’agit pas « des neveux » mais d’un « neveu et ami » dont le nom a été communiqué! Quand j’écris « sur cet espace » je ne pensais pas à Brazzaville mais à ce blog d’Obambé Gakosso!

    Bien le salut.

  9. 15 06 2010
    Molekinzela (17:25:55) :

    LLK

    Merci frangine pour ta précision.
    C’est toujours avec beaucoup d’émotion que j’aborde la conversation sur ce Grand Monsieur d’une très grande simplicité qui a beaucoup marqué ma vie d’élève et d’étudiant (Il continuait à s’intéresser à notre parcours scolaire et nous donnait des conseils quand on le croisait) dans les années 70.
    Monsieur Gilbert était un homme de gauche et il était venu au Congo parce qu’à tort ou à raison il considérait, comme beaucoup de gens, que le Congo était un pays « progressiste » comme nous l’expliquait, son fils…
    Mais ce que je retiens surtout de lui, ce sont ses qualités de pédagogue hors du commun: Il y avait même quelquefois des élèves « N’guiembo/badots » à ses cours.
    L’autre personnage intéressant de l’époque, c’était un prêtre jésuite du nom du père Eusbach qui donnait des conférences hebdomadaires de philosophie dans un centre culturel catholique près du lycée Chaminade.
    Il y conviait également beaucoup d’intellectuels pour débattre des grands sujets de l’époque.
    J’associe à jamais l’image de Mr Gilbert à Brazzaville des années 70…
    C’était un peu l’âge d’or de la Culture et de l’Education au Congo.
    Tu comprendras aisément que ma compréhension de ton texte a pu être biaisée comme tu me le fais constater à postériori

  10. 15 06 2010
    Letsaa la Kosso (18:12:27) :

    Moléki,

    Les années 70 (disons la décennie 70) furent aussi les « années révolutionnaires », n’est ca pas? Avec des événements forts comme le maquis du M22 (cf le livre de Pierre Eboundit) et tous ses morts mais aussi la mort de Marien Ngouabi!
    Bien le salut.

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